Aller au contenu principal

Vous êtes ici

Des programmes de recherche scientifique

Vue aérienne de l'Oppidum du Puech de Mus
Dans le domaine de la recherche scientifique, indispensable pour la connaissance de notre passé et pour la formation professionnelle du personnel dans l’optique de l’obtention des agréments délivrés par le Ministère de la Culture et de la Communication, d’importantes opérations sont portées par le Conseil départemental et son service d'archéologie, grâce à un partenariat avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles (D.R.A.C.).

Les Fouilles programmées et publications de sites exceptionnels sur le plan scientifique :

  •   Le sanctuaire héroïque protohistorique des Touriès à Saint-Jean et Saint-Paul,
  •  L’église paléochrétienne de la Granède à Millau ou l’oppidum du Puech de Mus à Sainte-Eulalie-de-Cernon Opérations réalisées dans le cadre de programmes de recherches précis définis et co-financés par l’Etat  (DRAC), validées par la Commission Interrégionale de la Recherche Archéologique (C.I.R.A.)

Un sanctuaire héroïque protohistorique au cœur des causses  aveyronnais à Saint-Jean et Saint-Paul (Aveyron)

Par Philippe GRUAT avec la collaboration de Nathalie ALBINET, Guylène MALIGE, Georges MARCHAND et Jérôme TRESCARTE

Le site des Touriès est un petit promontoire de la région de Saint-Affrique, sur la bordure méridionale du Massif Central, dans le sud du département de l’Aveyron. Ses falaises abruptes surplombent de 110 m la confluence de deux ruisseaux, le Congonelet et l’Annou. L’éperon rocheux, de près d’un demi hectare, est isolé du reste du plateau par un fossé. L’ensemble est situé à 560 m d’altitude, au pied du Larzac dans l’axe du cirque naturel de Saint-Paul-des-Fonts.

1 Vue aérienne générale du site des Touriès depuis le nord-ouest, au pied du Causse du Larzac à gauche (cl. Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

 

Depuis 2008, des fouilles programmées sont menées par le Service départemental d’archéologie du Conseil général de l’Aveyron avec un cofinancement du Ministère de la Culture et de la Communication (Service régional de l’archéologie de Midi-Pyrénées), le concours d’une équipe pluridisciplinaire et la collaboration de la famille Verlaguet, propriétaire des lieux (fig. 2). Les premiers résultats enregistrés sur un peu plus de 2000 m² fouillés apportent une contribution majeure à la connaissance d’un complexe à stèles du Premier âge du Fer (VIIIe-Ve s. av. J.-C.). Son intérêt réside dans le fait qu’il est abandonné précocement, à la charnière du Ve et du IVe s. av. J.-C., sans donner naissance à une agglomération comme c’est souvent le cas dans le Midi de la France, avec réemploi plus ou moins symbolique de certaines stèles dans le rempart. Il permet donc, pour une des toutes premières fois en Europe celtique, de mettre en lumière le fonctionnement et l’évolution d’un sanctuaire héroïque archaïque.

2 L’extrémité sud-ouest du podium en cours de fouille avec le parement de stèles en grès du monument B au premier plan (cl. Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

De la découverte des premières stèles…à la définition d’un groupe original

Les dix premières stèles des Touriès ont été trouvées fortuitement à la suite du défonçage d’une haie, vers le début des années 1990, puis lors d’une visite du site en 2005. Toutes sont en conglomérat bréchique ou en grès du Trias dont les bancs d’origine sont à rechercher dans la zone de confluence de l’Annou et de la Sorgues, au sud-sud-ouest du site (travaux de Christian Servelle). Cette provenance implique un cheminement évalué entre 5 et 10 km, avec près de 150 m de dénivelé.

La publication de cet ensemble élargit non seulement l’aire de diffusion de ces monolithes, dont plus de 500 exemplaires sont connus dans le Midi de la France, pour une période allant grosso modo du Bronze final au début du Second âge du Fer, soit du IXe au IVe s. av. J.-C. environ, mais ouvre de nouvelles perspectives de recherches pour la genèse de la statuaire protohistorique de la région. En effet, certains décors particuliers, attestés sur les trois sites sud-aveyronnais, comme les cuirasses très stylisées ou la représentation de ceintures, suggèrent un groupe original. Ce dernier paraît offrir une évolution stylistique évidente – mais pas forcément chronologique – qui va du guerrier figuré au guerrier symbolisé ou abstrait. Il constitue un nouveau jalon chronologique entre les statues-menhirs de l’âge du Cuivre (3500 à 2200 av. J.-C.) et les bustes socles gaulois des IIe et Ier s. av. J.-C.

Le pilier stèle 3, bien qu’incomplet, est incontestablement le plus exceptionnel (fig. 3, n° 3). Il présente une section rectangulaire, de 0,60 m de largeur (restituée) sur 0,55 m d’épaisseur, une hauteur conservée de 1,02 m et pèse 544 kg. Les trois faces visibles actuellement ont fait l’objet d’un égrisage tellement soigné que l’épiderme offre un aspect poli ne laissant apparaître que de très rares traces d’outils de façonnage. Est figuré, en ronde bosse, le tronc d’un personnage aux dimensions impressionnantes que les clichés ont du mal à traduire : de 1,5 à 2 fois plus grand que nature ! L’ensemble a fait l’objet d’une décapitation ancienne. L’amplitude de la cassure est manifestement trop importante, semble-t-il, pour correspondre uniquement à la largeur du cou. Elle suggère, un dispositif plaqué à l’arrière du cou : un couvre-nuque ou un couvre-chef. Le guerrier est muni d’une cuirasse, échancrée dans la partie supérieure, avec de larges épaulières couvrantes dans le dos. Un cercle, décoré d’une rosace pointée (Ø : 31,5 cm) orne son thorax et représente un disque-cuirasse métallique (kardiophylax). On soulignera qu’un fragment analogue, orné d’une rosace simple à six pétales tracée au compas, est attesté dans le dépôt de bronzes du Castellas à Espéraza dans l’Aude. Il nous fournit un précieux terminus pour l’enfouissement, compte tenu du matériel associé : fin VIIe / début VIe s. av. J.-C. L’équipement représenté de ce guerrier trouve plusieurs autres parallèles convaincants avec les ensembles du début du Premier âge du Fer, surtout du VIIe s. av. J.-C.

3 Relevé photographique du torse de guerrier des Touriès (stèle n° 3) avant restauration (cl.  Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

La base de cette « statue-colonne » est cassée et devait donc se prolonger davantage. Elle n’est pas sans évoquer la statue-pilier biface d’Holzgerlingen (Bade-Wurtemberg) que l’on date aujourd’hui du VIIe s. av. J.-C. Comme d’autres bustes ou torses précoces languedociens (Sainte-Anastasie, le Marduel, Grézan), mais aussi la statue 1 du Glauberg (Hesse), le pilier des Touriès présente un cou prenant naissance à l’aplomb d’un thorax au profil proche de la verticale. Au contraire, le cou est situé nettement en retrait de la ligne de dos sensiblement voûtée à son sommet. Cette représentation anthropomorphe constitue assurément, par son ancienneté stylistique, ses dimensions et sa qualité, un joyau de la statuaire celtique européenne.

La stèle 1, complète, mesure 1,23 m de haut et présente une section rectangulaire pour un poids de 242 kg. Son sommet est nettement incurvé de face et arrondi de profil. Un décor stylisé de cuirasse, en léger relief, orne l’extrémité supérieure de la face antérieure. Sous ce dernier, un décor fait de cercles concentriques gravés est visible en éclairage rasant. Il n’est pas sans analogie avec celui d’une stèle de l’oppidum de la Ramasse (Clermont-l’Hérault, 34). Il s’agit probablement de la représentation d’un disque-cuirasse. Au-dessous, un autre décor gravé, présent également sur la stèle 2 (infra), a ainsi presque totalement disparu : un bandeau de 4 cm de large environ, délimité par deux traits horizontaux et parallèles que l’on parvient à peine à deviner, qui se poursuit sur les faces latérales, correspond à une ceinture. La base de la stèle est plus sommairement travaillée. Le traitement de sa face postérieure contraste avec les trois autres côtés très soignés, suggérant un piquetage réalisé dans un deuxième temps (iconoclastie ?). Cette face n’était alors probablement plus visible.

La stèle 2 est très semblable à la précédente (fig. 4). Elle est légèrement incomplète à son extrémité supérieure (hauteur conservée : 0,935 m ; poids : 172 kg). Le décor stylisé de cuirasse est, cette fois-ci, présent sur deux faces opposées. Un bandeau, tantôt lisse sur deux faces, tantôt à hachures obliques et parallèles sur une autre face ou à décor en croisillon (1 face), est visible à peu près à mi-hauteur de la partie hors sol (ceinture). Un autre bandeau, avec le même type de décor gravé, est partiellement conservé sur le pourtour des quatre faces. Un cercle en très léger relief est visible dans la moitié supérieure d’une seule face.

4 Relevé photographique de la stèle 2 avant restauration (cl. Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

La stèle 5 n’est représentée que par un fragment conservé sur une cinquantaine de centimètres de haut pour un poids estimé de 43,4 kg. Elle est ornée d’un décor sculpté curviligne composé de trois cordons, très proche de l’exemplaire du Puech à Versols-et-Lapeyre.

Des alignements de stèles

Le décapage d’une importante zone de l’éperon rocheux a livré une trentaine de fosses creusées dans le socle calcaire ayant piégé quelques vestiges (fig. 5). A l’exception de deux cas, attribuables à la phase ancienne de l’âge du Cuivre régional, toutes ces cavités semblent aménagées durant le Premier âge du Fer (VIIIe-VIe s. av. J.-C.). Plusieurs d’entre-elles sont encore munies d’un calage comparable à celui de la stèle 21 dont la base est restée fichée dans sa fosse d’ancrage. Cette dernière fonctionne avec une aire empierrée aux contours irréguliers, d’environ 5,70 m de long sur 0,70 m à 3,60 m de large. Quelques tessons se rattachent à un faciès céramique du début de l’âge du Fer, très probablement du VIIe s. av. J.-C., confirmé par une datation au carbone 14. Le tout est associé à de nombreux autres fragments de stèles en grès brisées. Parmi ces derniers figurent des fragments de cordons en bas relief du même module que ceux ornant les cuirasses stylisées des stèles 1 à 3 et 31 (infra), donc déjà mutilées et réemployées. Plusieurs générations de monolithes ont donc été dressées puis brisées durant les phases I et II du site, entre le VIIIe et la fin du VIe s. av. J.-C., sans qu’on puisse être plus précis pour l’instant dans les datations.

5 Localisation et proposition d’interprétation des structures en creux et des bases de stèles encore en place des phases I et II du site des Touriès par rapport au podium du Ve s. av. J.-C. (Ó et DAO Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

1 : stèles encore fichées ; 2 : fosses d’ancrage de grand module ; 3 : fosses d’ancrage de petit module ; 4 : fosses de combustion ; 5 : contours approximatifs du probable tumulus ; 6 : trous de poteaux.

Les diamètres internes des calages, presque toujours dépourvus de charbons de bois et parfois associés à des fragments de stèles, sont totalement compatibles avec les dimensions des bases des monolithes découverts sur le site. Leur répartition dessine au moins trois alignements (fig. 5). Le plus évident et imposant comprend huit fosses, assez régulièrement espacées, qui s’organisent selon un axe de 47° E qui barre le promontoire rocheux. Les deux seules structures en creux sans calage de cet ensemble jouent un rôle particulier : l’une offre de nettes traces d’exposition au feu, l’autre a servi de réceptacle au dépôt d’un vase non tourné. Par ailleurs, plusieurs de ces fosses d’ancrage ont été intentionnellement condamnées par de la pierraille. Le soin apporté à cette opération est particulièrement net dans certains cas. Aussi, peut-on se demander si on n’a pas cherché là à effacer le souvenir de ces stèles dressées, préoccupations qui pourraient rejoindre le bris méthodique dont ont fait l’objet certains monolithes retrouvés dans les matériaux du podium des phases ultérieures ?

Pour la compréhension du gisement il est important de garder à l’esprit que ce dernier présente une double particularité : d’une part il domine son environnement immédiat, d’autre part, il est surplombé à son tour, de tous les côtés, par les plateaux environnants qui forment ainsi une sorte de cirque périphérique. Une telle implantation n’est pas anodine dans le cadre d’une mise en scène des monolithes, en jouant sur le relief, les perspectives et l’environnement du site, fortement conditionné par le cirque naturel de Saint-Paul-des-Fonts où le ruisseau de l’Annou, qui coule à ses pieds, prend sa source. Elle invite à considérer ce secteur comme un point jugé sensible ou sacré du territoire : un géosymbole.

Deux stèles et une forêt de pierres fichées sur un probable tumulus

Nous ne savons pas encore si certains de ces alignements de monolithes du Premier âge du Fer (phases I et/ou II), dépourvus de dépôts funéraires, sont liés ou non à une tombe proche. Un imposant tertre (phase IIa), d’environ 22 m de longueur sur 13 m de largeur pour 0,50 m de hauteur, dont les contours commencent seulement à se dessiner, pourrait le suggérer (fig. 5). En effet, le décapage de sa surface a déjà révélé une organisation remarquable : deux bases de stèles décapitées en grès aux angles chanfreinés (n° 13 et 40) ainsi qu’une centaine de blocs calcaires non travaillés y sont plantés selon divers alignements (fig. 6). Ces derniers, parfois munis de calages, émergent du sol de 0,15 à 0,30 m. Ils ne sont pas sans évoquer ceux observés dans les fortifications de Pech Maho (Sigean, Aude) dont le rôle symbolique est aujourd’hui privilégié. Les restes remaniés d’au moins quatre sujets inhumés semblent provenir des matériaux du tertre, essentiellement de l’argile incluant un cailloutis. On recense à ce jour : un enfant de 8-12 ans, un grand adolescent (autour de 18 ans) et deux adultes (travaux de Bernard Dedet). Le traitement funéraire (inhumation) et les premiers indices mobiliers, notamment un pendentif triangulaire en bronze incitent à proposer une première datation autour de la seconde moitié du VIIe ou du début du VIe s. av. J.-C.

6 La base de la stèle 13 encore en place avec, au second plan, des pierres dressées émergeant de la surface d’un probable tumulus (cl.  Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

Les données archéologiques préconisent donc un contexte plutôt funéraire (un tumulus) que para-funéraire (un cénotaphe ou un hérôon). En effet, une telle implantation n’est pas sans rappeler plusieurs statues hallstattiennes de guerriers, probablement fichées au sommet de riches tumulus de la fin du premier et du début du Second âge du Fer, comme au Glauberg. Ce monument conditionne incontestablement l’organisation des aménagements ultérieurs, notamment la construction de la partie la plus ancienne (monument B) du podium érigé au cours du Ve s. av. J.-C. Le rôle manifestement central et originel qu’occupe ce premier tertre dans l’évolution du podium souligne toute son importance dans l’histoire du site. Mais les informations fournies par la chronologie relative, notamment lors de la campagne de fouille 2013, montrent clairement que des stèles ont été érigées sur le promontoire avant et après la construction de ce tumulus.  

Un vaste podium de pierre composite et des stèles réemployées  

Durant tout le Ve s. av. J.-C., un vaste podium de pierre de près de 50 m de longueur selon un axe nord-est/sud-ouest (35° E), sur 9 m à 15 m de large, va être érigé en plusieurs temps (fig. 5 et 7). A cette occasion, une exploitation des bancs calcaires du socle ménage divers emmarchements qui contribuent à mettre en relief le monument (travaux L. Bruxelles). L’ensemble, bordé d’aires de circulation, n’a pas livré de sépulture. Il s’agit d’une construction commémorative composite dont la partie la plus ancienne est le monument B, situé à l’extrémité sud-ouest du podium.

7 Vue générale des principales structures constituant le podium et le fossé du site des Touriès en cours de fouille (cl.  Ph. Gruat et DAO N. Albinet, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

Ce dernier monumentalise, en la recouvrant et l’entourant, la moitié occidentale du tumulus sous-jacent (phase IIb). Un de ses parements, de plus de 9 m de développement, rassemble et exhibe nombre de stèles antérieures (fig. 8), soigneusement réemployées avec parfois des traces de mutilation évidentes des faces exposées (fig. 9).  Un rôle se rapprochant de celui du hérôon du monde hellénique ne fait guère de doute. Délimité par plusieurs parements plus ou moins conservés, il présente un plan quadrangulaire, légèrement trapézoïdal, d’environ 15 à 18 m de longueur sur 5 à 7 m de largeur, réalisé en deux temps semble-t-il. La partie centrale du monument B, très « aérée » et peut-être remaniée lors de la découverte fortuite des premières stèles par les travaux agricoles, est bordée, sur un côté au moins, par un parement interne sommaire. Il s’agit d’un couloir d’accès axial semi-enterré, réalisé depuis la façade nord-est, probablement ouverte, qu’il outrepasse. Cet aménagement, dont la fonction exacte reste à préciser, a été effectuée au détriment d’une partie du tertre sous-jacent, vraisemblablement funéraire. L’extrémité nord-est de cette excavation est ponctuée par une grande fosse de calage, probablement destinée à l’ancrage d’un imposant monolithe…  L’ensemble était manifestement protégé par un portique dont au moins quatre massifs de pierres rectangulaires ont été mis au jour devant la façade nord-est du monument et devant les deux retours d’angle du parement regroupant les stèles.

8 Façade ouest du monument B avec notamment le parement constitué de stèles en grès probablement protégé par un portique dont on a retrouvé les bases de deux piliers. Les chiffres en rouge indiquent les numéros des monolithes (Ó Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

9 La stèle 30 en réemploi dans le parement occidental du monument B (cl.  Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

Dans la foulée de l’édification du monument B, plusieurs aménagements sont réalisés le long de sa façade ouest et dans le prolongement de cette dernière, jusqu’à la bordure nord du plateau. Il s’agit, du nord au sud, d’une structure excavée linéaire ponctuée par un parement (phase IIIa), de deux plateformes parallèles de pierre constituant autant de gradins, de massifs rectangulaires (supra), de foyers sur sole d’argile  (phase IIIb). La plupart de ces structures sont scellées par une couche cendreuse de dépôt (phase IIIc), témoignant de pratiques cultuelles parmi lesquelles, semble-t-il, des repas collectifs, peut-être des banquets. Les ossements d’animaux, nombreux et très fragmentés y occupent un place de choix (étude en cours Patrice Méniel). Le tout est attribuable à la première moitié et au milieu du Ve s. av. J.-C.  La structure excavée et la première plateforme présentent une orientation (39° à 42° E) sensiblement proche de celle du fossé du site (39° E), mais dont la chronologie précise n’a malheureusement pas encore pu être établie. Le tout pourrait délimiter une sorte d’espace ou d’enclos (temenos) de 27 m de longueur sur 19 m de largeur environ, jouxtant la façade nord-est et peut-être est du monument B.

Lors de la phase suivante (IVa), l’extrémité nord-est du podium est marquée par l’aménagement d’une structure au développement courbe de près de 14 m, constituée d’imposants blocs subverticaux enchâssés dans le socle : le péristalithe. Cet aménagement maintient un niveau argileux, peut-être un tertre ou un état antérieur du podium de pierre, dont la fouille est en cours. Au moins deux ou trois fosses (d’ancrage de stèles ?) ont été creusées à sa surface et comblées de pierraille (phase IVb).

Toujours au cours du Ve s. av. J.-C., le  monument A prolonge vers le nord-est le monument B, sur 26 à 28 m de longueur et sur 7 m environ de largeur (phase Va), selon un plan absidial manifestement tributaire du tracé du péristalithe antérieur (fig. 3 et 5). Ses deux longs côtés sont partiellement parementés et sa fouille n’a révélé aucun dépôt funéraire. La surface actuelle conservée du monument A, irrégulière, laisserait apparaître au moins quatre négatifs de calages de stèles ou de poteaux. Enfin, contre le monument A est venu se greffer (phase Vb), à son extrémité sud-est, un massif quadrangulaire, lui aussi partiellement ruiné et constitué des mêmes matériaux (calcaire bleu).

Durant la seconde moitié du Ve s. av. J.-C., le podium fait l’objet d’un agrandissement tout le long de sa façade méridionale, sur environ 50 m de développement. Cette extension (phase Vc1) correspond à l’aménagement d’une palissade dont les extrémités du tracé s’interrompent avant la bordure du plateau. L’ouvrage longe un sol argileux courant le long des façades nord-est des monuments A et B accolés. L’ensemble correspond à une sorte de chemin creux ou de long corridor, peut-être couvert, de 1,25 à 3,65 m de large, dont la fonction reste énigmatique : déambulatoire ? A son extrémité sud-ouest, le calage de la palissade est associé à un radier de pierre et probablement à plusieurs négatifs de poteaux ou statues en bois (fig. 5, n° 6). Ils participent peut-être à un système de franchissement du fossé afin d’accéder au plateau en contournant le podium.

Dans un second temps (phase Vc2), un ensemble parementé de plan trapézoïdal, associé à une recharge de pierre, se superpose à l’extrémité sud-ouest du négatif de la palissade, qui n’est plus alors en élévation devant la façade méridionale du monument B (fig. 7). Il constitue manifestement l’ultime aménagement contribuant, à la suite du monument B, à monumentaliser le tertre initial sous-jacent qu’il délimite côté sud.

 Enfin, autour de la transition du Ve et du IVe s. av. J.-C., après la ruine au moins partielle des parements sud des monuments, l’espace les jouxtant fait l’objet de plusieurs empierrements (phases VIa et VIb) recouvrant les structures sous-jacentes. Au vu des innombrables fragments de stèles en grès retrouvés dans ces blocages, il faut probablement y voir une destruction du site marquée par un ultime nivellement du podium, peut-être accompagné d’actes de mutilation des derniers monolithes encore visibles. Ces divers empierrements nappent plusieurs autres aménagements et niveaux plus anciens qui restent encore à fouiller.

Des stèles épargnées, des stèles mutilées… 

Parmi les monolithes regroupés dans un des parements du monument B, érigé au début du Ve s. av. J.-C., figure une autre représentation remarquable de guerrier : la stèle 31. Il s’agit d’un fût droit, à arêtes adoucies et égrisage très soigné, dont le sommet est concave de face, comme les stèles 1 et 7, et surbaissé de profil (fig. 10). La stèle, dont le dé de fixation fait manifestement défaut, présente les dimensions suivantes : hauteur : 125 à 131 cm ; largeur : 28 à 30 cm ; épaisseur : 38 à 49 cm ; poids : 354 kg. Les faces sculptées, sont munies d’une cuirasse échancrée schématisée semblable à celles des stèles 1 et 2 et d’un disque cuirasse décoré de cercles concentriques (Ø : 26,4 cm). Elles ont la singularité d’être nettement moins larges que les côtés, phénomène peut-être à relier à la mise en scène, jouant sur les perspectives, dont faisaient manifestement l’objet les monolithes initialement érigés sur le plateau. Un autre décor est visible : une ceinture lisse, de 3 à 4 cm de large environ, délimitée par deux traits horizontaux et parallèles que l’on parvient à suivre sur les quatre faces. Le trait, peu marqué, a un tracé irrégulier, presque maladroit, en tout cas moins soigné et moins profond que celui du disque-cuirasse. Sur le côté droit, est figuré, avec un réalisme saisissant, une épée à antennes dans son fourreau, gravés grandeur nature. L’ensemble est plus marqué dans la roche que le tracé de la ceinture qu’il recoupe d’ailleurs indiscutablement. La réalisation est également bien plus soignée, notamment au niveau de la poignée. L’ensemble mesure 64,5 cm de longueur, dont 54 cm pour le seul fourreau ponctué d’une bouterolle à extrémité pattée à rapprocher de celle figurée sur le buste de Corconne dans le Gard. Sur le plan chronologique, l’arme gravée est caractéristique des épées à antennes de type récent de la fin du Premier âge du Fer : forme anguleuse du pommeau et de la croisière, antennes courtes, verticales et parallèles, poignée renflée qui suggère deux manchons coniques opposés. L’épée représentée appartient vraisemblablement au type à soie effilée et manchons qui a une répartition essentiellement languedocienne. Les ensembles funéraires les mieux datés auxquels ces armes appartiennent se rapportent surtout au milieu et à la seconde moitié du VIe s. av. J.-C. (cf. dans cette revue les découvertes récentes effectuées dans le Lot…).

10  Relevés photographiques de la stèle 31 avec accentuation des décors avant nettoyage (cl.  Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron et G. Marchand).

Si l’épée gravée sur la stèle 31 des Touriès est incontestablement un modèle de la fin du Premier âge du Fer, elle ne date pas pour autant de cette période la confection initiale du monolithe. A l’instar des statues-menhirs, ces représentations ont pu faire l’objet de plusieurs phases successives de réalisation ou d’actualisation, parfois très espacées dans le temps. C’est probablement le cas pour la stèle 31 dont le bandeau gravé de la ceinture est antérieur à la figuration de l’épée qui le recoupe.

A côté des stèles réemployées consciencieusement et presque exclusivement dans un des parements du monument B, peut-être celles du lignage dominant du moment, les diverses composantes de ce podium ont déjà livré plus de 31 000 autres fragments de stèles, statues et piliers bien souvent brisés et/ou piquetés avec acharnement selon une volonté évidente d’effacer l’image des personnages représentés, de les « tuer » symboliquement. Plusieurs exemplaires ont notamment été volontairement « tronçonnés » afin d’obtenir des fragments encore munis de deux à quatre faces égrisées, mais de hauteur nettement inférieure à leur épaisseur. Parmi ces derniers figurent plusieurs éléments remarquables : de probables représentations de ceintures décorées de croisillons ou de chevrons, des cercles concentriques incisés de disques-cuirasses ou de boucliers, des fragments sculptés indéterminés, etc. On relève, entre autres, des éléments ne semblant pouvoir appartenir qu’à des couvre-chefs.

Les éléments les plus inattendus et exceptionnels sont une représentation de roue de char (diamètre restitué: 39 cm) à moyeu proéminent (fig. 11) et l’angle d’une autre statue de caisse de char (diamètre de la roue : 46,5 cm) (fig. 12). Découverts dans le blocage du monument B et dans le comblement de son couloir, ils sont forcément antérieurs ou contemporains du début du Ve s. av. J.-C. Ils sont sans équivalent, à notre connaissance, tant en Méditerranée nord-occidentale qu’en Europe celtique, à aussi haute époque. Ils permettent des rapprochements convaincants avec les véhicules à quatre roues des « tombes à char » du domaine hallstattien et des reconstitutions qui en sont généralement proposées. Au vu de ces dernières, notamment celle de la tombe princière de Vix, on peut estimer que la première représentation de roue de char est à peu près figurée au demi. Ces remarquables représentations confirment, s’il en était encore besoin, l’importance des personnages héroïsés figurés : il convient vraisemblablement de les appréhender sous la forme de compositions complexes ou de groupes, à l’instar de l’ensemble de Porcuna dans le sud de l’Espagne et semble-t-il du guerrier de Lattes (Hérault), mettant en scène les valeurs guerrières.

11 Relevés photographiques et restitution du fragment de statue ou de haut relief figurant une roue de char (avant nettoyage) (cl.  Ph. Gruat et DAO J. Trescarte et G. Malige, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

12 Relevés photographiques (1), dessin (2) et restitution (3) du fragment de statue représentant un char (avant nettoyage) (cl.  Ph. Gruat et DAO J. Trescarte, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Général de l’Aveyron).

Par ailleurs, un programme de nettoyage et de soclage des premières stèles découvertes vient d’être mené à bien. Ces travaux réalisés par l’atelier de restauration Novacella (F. Bouguignon et S.-J. Vidal) révélent l’usage de la polychromie sur quelques stèles. Pour l’instant il semble s’agir plutôt d’à-plats de couleur que de véritables motifs. Les premiers résultats des analyses physicochimiques obtenus par le laboratoire Lng (N. Garnier) révèlent l’emploi de pigments rouge à ocre (hématite et goethite), blanc (carbonate de calcium) et du noir de carbone fixés à l’aide de matières grasses d’origine animale et végétal.

Tant les moyens mis en œuvre pour l’acheminement et la confection des divers monolithes, au bas mot entre quarante et cinquante stèles, statues ou piliers présentant plus de 8 tonnes, que l’architecture complexe du podium, notamment du portique, relèvent manifestement d’actions communautaires liées à de puissants clans familiaux. Si des considérations naturalistes ont vraisemblablement prévalu dans le choix du site, elles ne doivent donc pas pour autant faire oublier la dimension héroïque ou sociale des stèles et des statues qui représentent, d’après les données stylistiques et les contextes chronologiques, plusieurs générations d’élites guerrières locales auxquelles un culte était rendu. Il faut peut-être voir, dans les mutilations dont certaines ont fait l’objet, le résultat ultime d’une compétition exacerbée entre hauts dignitaires indigènes, au sein d’un sanctuaire héroïque localisé aux confins de territoires bien distincts, le Causse du Larzac et les Avants-Causses.

 

Recrutement de bénévoles

 

BIBLIOGRAPHIE SUCCINTE

 

Arcelin, Gruat 2003 : ARCELIN (P.), GRUAT (Ph.) et al. – La France du Sud-Est (Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Provence-Alpes-Côte d’Azur). In : ARCELIN (P.), BRUNAUX (J.-L.) dir. – Cultes et sanctuaires en France à l’âge du Fer : dossier. Gallia, 60, 2003, pp. 169-241.

Garcia 2006 : GARCIA (D.) – Religion et société : la Gaule méridionale. In : GOUDINEAU (C.) dir. – Religion et Société en Gaule. Paris, éd. Errance, 2006, pp. 135-163.

Gruat 2008 : GRUAT (Ph.) avec la collaboration de PUJOL (J.) et SERRES (J.-P.) – Découvertes de stèles protohistoriques en Rouergue méridional : introduction à l’étude du site des Touriès (Saint-Jean et Saint-Paul, Aveyron). Documents d’Archéologie Méridionale, 31, 2008, pp. 97-123.

Gruat 2013 : GRUAT (Ph.) avec la collaboration de ALBINET (N.), MALIGE (G.), MARCHAND (G.), TRESCARTE (J.) et la participation de BRUXELLES (L.), DEDET (B.), MéNIEL (P.) et SERVELLE (C.) – Le complexe héroïque à stèles des Touriès (Saint-Jean et Saint-Paul, Aveyron) : Bilan préliminaire des campagnes 2008-2011. In : GRUAT (Ph.), GARCIA (D.) dir. : Stèles et statues des Celtes du Midi de la France : dossier. Actes du colloque de Rodez, 2009. Documents d’Archéologie Méridionale, 34 (de 2011), 2013, pp. 39-84.

Py 2011 : PY (M.) – La sculpture gauloise méridionale. Paris, éd. Errance,  2011, 197 p.

 

Les Touriès 2008

Les Touriès 2012

L’église paléochrétienne de la Granède

La sépulture 65 de l’église paléochrétienne de La Granède à Millau Fouille programmée et préparation à la publication de l’église paléochrétienne de La Granède, au-dessus de Millau, qui permet d’étudier l’un des tous premiers édifices chrétiens du Rouergue et de la région, associé à son espace funéraire. Un premier édifice chrétien s’implante dès le Ve siècle sur ce site de hauteur réoccupé et à nouveau fortifié. Il présente une nef rectangulaire terminée par un chevet quadrangulaire. A l’ouest un probable narthex permettait l’accès au bâtiment. Les sépultures sont implantées sans distinction à l’intérieur et à l’extérieur de l’église. Vers la fin du VIIe siècle, ou au début du siècle suivant, le plan de l’édifice est modifié. Un prolongement vers l’est est opéré alors que le narthex est détruit donnant désormais un plan rectangulaire avec un chevet plat et un mur d’abside en « anse de panier ». L’église atteint alors ses dimensions maximales avec vingt cinq mètres de longueur pour dix mètres quarante de largueur. Les sépultures sont reléguées à l’extérieur à l’exception apparente de celles concernant de très jeunes enfants. Les datations par radiocarbone réalisées sur plus de quarante échantillons montre une utilisation de l’espace funéraire du Ve au Xe siècle.

Le Puech de Mus

Préparation en cours de la publication de l’oppidum du Puech de Mus à Sainte-Eulalie-de-Cernon, fouillé de 1995 à 2007 sur 3000 m² environ, et qui est aujourd’hui l’habitat du début du Second âge du Fer (Ve-IVe siècle avant J.-C.) le mieux connu de la bordure méridionale du Massif Central. 

Actualités

Toute l'actualité