Aller au contenu principal

Vous êtes ici

toutes les actualités

Le sanctuaire héroïque à stèles des Touriès à Saint-Jean et Saint-Paul

Le site des Touriès est un petit promontoire des Avant-Causses du Saint-Affricain situé près du hameau du Vialaret. Ses falaises abruptes surplombent de 110 m la confluence de deux ruisseaux, le Congonelet et l’Annou, qui se jettent dans la Sorgues à 4,5 km au sud-ouest. L’ensemble est situé à environ 560 m d’altitude, au pied du Larzac et dans l’axe du cirque naturel de Saint-Paul-des-Fonts.

Les fouilles programmées menées depuis 2008 par une équipe pluridisciplinaire coordonnée par le Service Départemental d’Archéologie du Conseil Départemental de l’Aveyron, sous la direction de Ph. Gruat, apportent une contribution majeure à la connaissance d’un complexe protohistorique à stèles. Son intérêt réside dans le fait qu’il est abandonné précocement, à la charnière du Ve et du IVe s. av. J.-C., sans donner naissance à une agglomération comme c’est souvent le cas dans le Midi de la France, avec réemploi symbolique de certains monolithes dans le rempart. Il permet donc, pour une des toutes premières fois en Méditerranée nord-occidentale et en Europe celtique, une approche de la genèse et du fonctionnement d’un sanctuaire héroïque archaïque.

Un lieu sacré

Durant le Premier âge du Fer (VIIIe-VIe s. av. J.-C.), des stèles en grès sont érigées, selon plusieurs alignements dont les fosses d’ancrage ont été retrouvées (fig. 1). Le gisement présente une double particularité : d’une part il domine son environnement immédiat, d’autre part, il est surplombé à son tour, de tous les côtés, par les plateaux environnants qui forment ainsi une sorte de cirque périphérique. Une telle implantation n’est pas anodine dans le cadre d’une mise en scène des monolithes au sein d’un lieu remarquable, le cirque naturel de Saint-Paul-des-Fonts où le ruisseau de l’Annou, qui coule au pied du site, prend sa source. Elle invite à considérer ce secteur comme un point jugé sensible ou sacré du territoire, un géosymbole pour reprendre un terme consacré.

Nous ne savons pas encore si ces premiers alignements de monolithes du Premier âge du Fer, dépourvus de dépôts funéraires, sont liés ou non à une tombe proche. Un imposant tertre, dont les contours commencent seulement à se dessiner et sur lequel deux bases de stèles en grès ainsi qu’une série de pierres calcaires sont plantées, pourrait le suggérer (fig. 1). Les restes remaniés d’au moins quatre sujets inhumés semblent en provenir. L’ensemble préconise un contexte plutôt funéraire, un tumulus, que para-funéraire, un cénotaphe ou un hérôon. En effet, une telle implantation n’est pas sans rappeler plusieurs statues de guerriers, probablement fichées au sommet de riches tumulus du domaine celtique plus septentrional, de la fin du Premier et du début du Second âge du Fer, comme au Glauberg en Allemagne.

 

(fig 1) Localisation et proposition d’interprétation des structures en creux et des bases de stèles encore en place des phases I et II du site des Touriès par rapport au podium du Ve s. av. J.-C. (Ó et DAO Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Départemental de l’Aveyron).

1 : stèles encore fichées ; 2 : fosses d’ancrage de grand module ; 3 : fosses d’ancrage de petit module ; 4 : fosses de combustion ; 5 : contours approximatifs du probable tumulus ; 6 : trous de poteaux.

Durant tout le Ve s. av. J.-C., un vaste podium de pierre de près de 50 m de longueur va être érigé en plusieurs temps. L’ensemble, bordé d’aires de circulation, n’a livré aucun dépôt funéraire. Il s’agit d’une construction commémorative composite dont la partie la plus ancienne, le monument B, probablement protégé par un portique, monumentalise le tertre sous-jacent, un tumulus semble-t-il, en rassemblant et exhibant nombre de stèles antérieures (fig. 2). Plusieurs aménagements et une couche de dépôt, peu ou prou contemporains, sont associés à ce dernier et témoignent de pratiques cultuelles parmi lesquelles, semble-t-il, des repas collectifs. Tant les moyens mis en œuvre pour l’acheminement et la confection des divers monolithes que l’architecture complexe du podium, notamment du portique, relèvent manifestement d’une action communautaire, peut-être sous-tendue par de puissants clans familiaux.

(fig 2). Vue d’ensemble de la façade nord du monument B, manifestement ouverte avec un accès semi-enterré probablement protégé par un portique restitué ici à titre d’hypothèse (Ó Ph. Gruat et DAO J. Trescarte, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Départemental de l’Aveyron).

Stèles des Touriès

Les premières stèles des Touriès (fig. 3, n° 1 à 10) furent découvertes fortuitement par la famille André Verlaguet. Toutes sont en conglomérat bréchique ou en grès du Trias dont les bancs d’origine sont à rechercher dans la zone de confluence de l’Annou et de la Sorgues, au sud-sud-ouest du site. Cette provenance implique un cheminement évalué entre 5 et 10 km, avec près de 150 m de dénivelé. A la lumière de ces résultats, on peut mieux interpréter deux autres découvertes de telles stèles en conglomérat bréchique : un exemplaire au Puech à Versols-et-Lapeyre et deux dans le lit du Tarn en amont de Millau. La publication de cet ensemble élargit non seulement l’aire de diffusion de ces monolithes, dont près de 500 exemplaires sont connus dans le Midi de la France, pour une période allant grosso modo du IXe au IVe s. av. J.-C. environ, mais ouvre de nouvelles perspectives de recherches pour la genèse de la statuaire protohistorique de la région. En effet, certains décors particuliers, attestés sur les trois sites sud-aveyronnais comme les cuirasses très stylisées ou la représentation de ceintures, ne sont pas connus ailleurs dans le Midi et suggèrent donc un groupe original. Le pilier stèle 3, bien qu’incomplet, est incontestablement le plus exceptionnel (fig. 3). II figure, 1,5 à 2 fois plus grand que nature, un guerrier protégé par un cuirasse, qui a fait l’objet d’une décapitation. Parmi les autres monolithes regroupés dans un des parements du monument B, érigé au début du Ve s. av. J.-C., figure une autre représentation remarquable : la stèle 31 (fig. 5). Il s’agit d’un guerrier avec son épée à antennes, dans son fourreau de la fin du VIe siècle avant J.-C., et des disques-cuirasses sur le thorax et le dos (fig. 4).

(fig 3) Les premières stèles du Premier âge du Fer découvertes en Rouergue méridional (Ó Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Départemental de l’Aveyron).

1 à 10 : les Touriès (Saint-Jean et Saint-Paul) ; 11 : vallée du Tarn (Millau) ; 12 : le Puech (Versols-et-Lapeyre).

(fig 4) Relevés photographiques de la stèle 31 avec accentuation des décors avant nettoyage (Ó Ph. Gruat, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Départemental de l’Aveyron et DAO G. Marchand).

A côté des stèles réemployées consciencieusement et presque exclusivement dans un des parements du monument B, peut-être celle du lignage dominant du moment, les diverses composantes de ce podium ont livré des milliers d’autres fragments de stèles bien souvent brisées avec acharnement selon une volonté évidente d’effacer l’image des personnages représentés. Au total, les 40 000 fragments déjà mis au jour, qui vont du simple éclat au monolithe complet, appartiennent à 40 ou 50 stèles, statues ou piliers représentant environ huit tonnes. Il faut peut-être voir dans ces mutilations le résultat ultime d’une compétition exacerbée de l’aristocratie guerrière indigène, au sein d’un sanctuaire héroïque localisé aux confins de deux entités géographiques bien distinctes, le Causse du Larzac et les Avants-Causses, et donc de territoires différents.

Une roue de char

Parmi ces éléments, les plus inattendus et exceptionnels sont une représentation de roue de char (diamètre restitué : 39 cm) à moyeu proéminent (fig. 5) et l’angle d’une autre statue de caisse de char (diamètre de la roue : 46,5 cm) (fig. 6). Découverts dans des contextes antérieurs ou contemporains du début du Ve s. av. J.-C., ils sont sans équivalents, à notre connaissance, tant en Méditerranée nord-occidentale qu’en Europe celtique, à aussi haute époque. Ils permettent des rapprochements convaincants avec les véhicules à quatre roues des « tombes à char » contemporaines du domaine celtique et des reconstitutions qui en sont généralement proposées. Ces remarquables représentations confirment, s’il en était encore besoin, l’importance des personnages héroïsés figurés. Il convient vraisemblablement de les appréhender sous la forme de compositions complexes ou de groupes, à l’instar de l’ensemble de Porcuna dans le sud de l’Espagne et semble-t-il du guerrier de Lattes (Hérault), mettant en scène les valeurs guerrières.

(fig 5). Relevés photographiques (1), dessin (2) et restitution (3) du fragment de statue ou de haut-relief figurant une roue de char (avant nettoyage) (Ó Ph. Gruat et DAO J. Trescarte, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Départemental de l’Aveyron).

(fig 6). Relevés photographiques (1), dessin (2) et restitution de la roue (3) du fragment de statue représentant un char (avant nettoyage) (Ó Ph. Gruat et DAO J. Trescarte, Service Départemental d’Archéologie du Conseil Départemental de l’Aveyron).

Publié le